Ce qui frappe d’emblée dans ce disque, c’est la façon dont les trois musiciens s’écoutent. Chacun laisse la place à l’autre, la contrebasse répond au piano autant qu’elle le soutient, la batterie colore plus qu’elle ne pousse. Rien n’est démonstratif. Le trio joue ensemble depuis de très longues années, et André Rosinha et Bruno Pedroso sont devenus de vrais partenaires de conversation pour Samuel Lercher.

Les mélodies sont simples et claires, efficaces, mais elles gardent toujours quelque chose en réserve. On y sent le lyrisme d’un pianiste de formation classique, dont on ne peut que saluer la belle fluidité jazzistique. Les harmonies suivent la même ligne : plus de couleurs que d’effets. Les accords restent ouverts, les enchaînements sont soignés, et les résolutions se font parfois attendre juste assez pour garder l’oreille en éveil. L’écriture classique côtoie le jazz, le blues, les musiques traditionnelles portugaises (peut-être le fil le plus intéressant. Ils prolongent l’installation du pianiste au Portugal et ils intègrent le trio à une tradition plus ancienne) sans forcer le mélange, chaque langage arrivant quand il a sa place.

Le son mérite aussi qu’on s’y arrête. Le piano est rond, avec des graves chauds et des aigus qui ne durcissent jamais. La contrebasse a du grain et de la présence, la batterie respire. On entend l’espace autour des instruments, le souffle des attaques, la résonance des notes qui s’éteignent. La production est soignée et discrète, au service de la musique.
Le mot "épique"  invite à penser à Ulysse, mais le voyage dont parle Lercher semble plus intime. Les disques précédents partaient de son histoire personnelle, et celui-ci semble l’élargir à une traversée plus universelle.

Kierkegaard notait que la vie ne se comprend qu’en regardant en arrière, mais qu’il faut la vivre en avant. Cela convient à un musicien qui compose à partir de souvenirs tout en improvisant dans l’instant.